L'énergie créative

À la limite

Par Philippe Garon

 

Après cinq bières, il se met à me parler de sa blonde : « A l’avait pas besoin de se laver. Était tout le temps propre. A puait pas. Jamais. Était comme qui dirait autonettoyante. » Rire jaune. Gorgée de bière. Regard pendu au large.

 

Le maquereau mord. Le quai est paqueté. C’est la manne. La fête. Ça parle fort. Ça rit fort. Tout le monde emplit sa chaudière de poissons. Sauf lui. Il a même pas de canne à pêche. Il boit. Mais ça paraît qu’il est pas un spécialiste de la bouteille. Tout seul, assis au bout du quai, les pieds dans le vide, il vide méthodiquement sa caisse. Un vent mince joue dans les corps morts qui roulent au ralenti autour de lui. Comme un périmètre de sécurité qui l’isole de la foule. Moi, je me tais. Je l’écoute. Je reste proche. Au cas où.

 

« Éric me le disait l’autre jour. Les plus belles années de la Belgique, ç’a sûrement été les deux celles où ils ont pas eu de gouvernement. Comme ça, la fonction publique pouvait travailler tranquille. Pas d’élus pour venir tout gâcher. »

 

Autre gorgée de bière. Autre corps mort. Le soleil claque dur. Il frotte sa barbe rêche, enlève la ruine de froc carreautée qui pend après ses épaules.

 

« Mon rêve à moi, ç’aurait été d’avoir un cheval. Un beau gros cheval noir, genre Percheron. Je l’aurais appelé Tout Petit. Ou bedon Docteur Ferron. J’aurais bûché avec lui. On aurait appris à sortir nos billots ensemble. »

 

Un petit garçon s’approche. Le bonhomme se vire vers lui, sourit. Mais ils n’ont pas le temps de placoter. Le père de l’enfant vient le chercher. Malaise.

 

« Ç’a l’air que Bertrand Cantat a plus le droit d’être autre chose qu’un assassin. Qu’il devrait plus chanter. Ou qu’on devrait même plus parler de lui. De toute façon, la littérature, la chanson, quessa donne? C’est rendu juste des produits de consommation. Comme le reste. L’art, ça existe même plus. C’est fini. Avant, l’art, ça servait à faire la révolution. Mais astheure, c’est juste de l’amusement. À part de ça, la révolution, ça intéresse-tu encore quelqu’un? »

 

Bref silence : « C’est comme toutes les activités illégales de la GRC contre les souverainistes : émission de faux communiqués, écoute électronique, incendie criminel, vols de documents, vol de dynamite. Même la bombe en arrière de la maison du patron de Steinberg en soixante-quatorze, apparence que ça serait eux autres. Mais qui sait ça? Personne. Ce qu’ils veulent qu’on retienne, c’est que les Felquistes, c’était des terroristes. Puis que les terroristes, c’est des pas fins. Surtout astheure. Les dirigeants ont beau nous tuer jour après jour. On chiale un petit peu. Mais on les met pas en prison. N’empêche. On resterait bête si on pouvait savoir dur comme fer qui a fait le plus de mal au Québec entre le FLQ puis le PLQ. »

 

L’instant d’après, même s’il ne me regarde pas, je sais qu’il s’adresse directement à moi : « C’est beau hein, les fous qui foncent dans le feu des flots? Imagine-les au ralenti. Quasiment aussi beau que le troisième mouvement de la Sérénade numéro dix en si bémol majeur de Mozart. C’est ça les fous. Mozart qui plonge au ralenti dans la mer. »

 

Le soleil baisse. La fraîche pogne. Le maquereau commence à se faire plus rare. Les gens partent. Sans tarir, mon bonhomme ne voit toujours pas le fond de sa soif.

 

« Hier, j’ai fait une petite recherche sur Internet avec les mots enfant et esclave. Paraîtrait que soixante-treize millions d’enfants âgés de cinq à onze ans sont obligés de travailler à travers le monde. Je me suis intéressé à l’eau potable itou. Pas évident de voir clair là-dedans. Mais selon les données les moins vieilles, quatre mille enfants meurent chaque jour parce qu’ils n’ont pas accès à de l’eau potable ou à des toilettes. Après, j’ai cherché avec les mots individus et riches. J’ai lu un article qui dit que les soixante-deux personnes les plus riches du monde possèdent autant que les trois milliards et demie les plus pauvres. »

 

Le bonhomme débouche sa dernière bouteille de gose. Il sait que la fin approche. Il rapetisse ses gorgées, les espace.

 

« Mon grand-père a travaillé comme garde-chasse dans le Parc. Ou garde-parc, je sais plus trop comment ils appelaient ça dans le temps. Mais je sais qu’ils appelaient pas ça un agent de conservation de la faune par exemple. En tout cas, il a guidé des touristes américains sur le mont Albert en passant par le Plaqué malade. Il a transporté des truites sur son dos pour ensemencer le lac du Diable à mille six cent pieds d’altitude. La famille vivait tout l’été dans le chalet numéro un, à côté du Gîte. Ils gardaient une vache, Caillette, pas plus grosse qu’un saint-bernard. Puis quand ç’a changé de gouvernement, il a perdu sa job. J’ai tout le temps trouvé que mon grand-père avait l’air triste. Qui va se souvenir de tout ça après moi? »

 

La noirceur arrive. Le lampadaire au-dessus de nous autres s’allume. Le quai est maintenant désert. Il reste juste le bonhomme puis moi. Il ferme les yeux. Soupir. Point d’orgue. Je m’approche un peu de lui. Quelques petits pas à peine. Il me regarde, inspire, pointe son index gauche vers moi: « M’a te dire rien qu’une affaire. Si tu veux réussir tes herbes salées, ça te prend de la sarriette. T’auras beau avoir autant de queues d’oignons que tu voudras, du persil, du poireau, des queues de carottes, de l’origan, de la livèche puis de la ciboulette, si t’as pas de sarriette, ça marchera pas. Retiens bien ça. Ça te prend de la sarriette. »

 

Ses yeux… La chienne me pogne. Je l’écoute depuis le matin. Qu’est-ce qu’il rumine ? Va savoir. Je suis qui, moi, pour le faire changer d’idée? Ça suffit. Je me pars les ailes. Ma vie de goéland m’attend.