L'énergie créative

Lettre à toi qui es né au bord de l’eau

par Joanne Morency

Je suis venue dans ton pays de grandeur, un pays sans peur et sans courroie. J’y ai planté mon âme, debout sur la grève, marée montante. Je n’ai pas encore tout bu des lumières,  tout compris des brouillards.

J’aurais voulu naître ici, comme toi, hors des murs. L’horizon à la place des briques. La liberté accrochée aux pieds.

J’aurais aimé être la fille« à Roger, à Henri ». J’aurais aimé avoir une grève, le long de mon enfance. J’aurais appris à crier lorsque la mer est grosse. À me calmer lorsque l’eau monte dans ma gorge. J’aurais appris à respirer, parce que grandir loin de la mer, c’est comme survivre sur une planète où l’air se fait rare.

On n’apprend rien à l’école quand le paysage reste manquant. On ne se sait rien des distances réelles, on n’a aucune idée du relief ni de la profondeur des choses. On ne sait rien des saisons véritables en dehors des ruelles. On a la vision courte.

On ne sait pas toucher le ciel au lieu de parler. On a appris à se hisser par-dessus les bruits. À se tenir les bras le long du corps. À avancer à petits pas rapides. On ne sait pas embrasser large ni marcher d’un long pas lent.

Toi qui es né au bord de l’eau,tu as l’espace dans le regard, cette façon de défier l’immensité. Cette intuition avant  les squalls. Tu chantes comme on chante quand on regarde loin devant.

Toi qui né au bord de l’eau, tuas le pas agile, la neige facile. Tu portes tes paroles dans une main, ta hache dans l’autre. Tu brûles ton bois dans le poêle, comme on se tait quand on aime jusqu’au bout.

Toi qui es né au bord de l’eau,apprends-moi à avaler l’hiver avec ses cristaux. À faire durer l’été jusqu’aux Grâces. Apprends-moi à laisser chaque caillou à sa place. À voir défiler les couleurs sans chercher à les retenir.

Apprends-moi à semer sans attendre, à pêcher sans me presser.  Apprends-moi à croquer dans la pleine lune et dans l’imprévisible.   


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En hommage à la poète Françoise Bujold  (Bonaventure, 1933-1981) 1

1 Originaire de Bonaventure, mais ayant vécu une partie de sa vie adulte à Montréal, Françoise Bujold avait écrit : « Lettre à toi qui n’es pas né au bord de l’eau ». Pour ma part, née à Montréal,  mais vivant depuis près de trente ans dans la baie des Chaleurs, je réponds à Françoise Bujold par« Lettre à toi qui es né au bord de l’eau ».