L'énergie créative

Ma Gaspésie…

Par Florence Gauthier

 

Faut-il que ta naissance relève d’une main puissante et déterminée que tu te détaches sur la carte en une langue si avide qu’on croirait que tu veux boire l’océan; qu’au fur et à mesure qu’on avance vers ta pointe, on se croie appelé, happé et projeté vers l’ailleurs des grands espaces marins comme du beaupré d’une formidable nef. Bien tentant alors d’imaginer Aphrodite sortant de l’écume des eaux qui te baignent.

 

Des Micmacs aux derniers arrivants, en passant par les Acadiens, Français, Jersiais et loyalistes, tous, un jour, venus se réfugier en ton sein, sans cesse nous refaisons connaissance les uns avec les autres et nous nous reconnaissons : je te hèle, tu me salues; il t’invite et nous les applaudissons. Ceux qui te quittent un jour n’ont de cesse de revenir ou encore de te recréer dans leur nouveau milieu. Partout, eux aussi on les reconnaît. Ils ne peuvent cacher longtemps leur identité ou leur tatouage La Gaspésie dans le coeur et le coeur sur la main. Ils reviennent en visite… en toute saison. Cette insatiable soif de se retrouver chez soi ne saurait se contenter de s’abreuver au seul été.

 

Ma Gaspésie pleine d’énergie, toi qui te bats encore pour conserver tes acquis tout en travaillant si fort à te développer, tu as bien des petits à protéger que le Département-des-affamés cherche toujours à t’enlever en te dépouillant de tes ressources, en te faisant miroiter la facilité et la passivité devant ta jeunesse partie étudier et travailler ailleurs. Généreuse, tu nourris tes enfants depuis toujours des fruits de tes eaux, de tes forêts et de ta terre. Depuis le temps qu’on te rase, qu’on te pille, que tu crèves tes eaux et qu’on t’arrache tes petits, on pourrait te croire épuisée, vidée et usée à jamais; on pourrait être tenté de te mettre en jachère, te transformant en simple terrain d’amusement pour touristes ou poètes nostalgiques.

 

Mais non! Toi si pleine de ressources, ce serait te réduire à bien peu de choses que de t’aimer pour tes seuls paysages, si beaux soient-ils.

 

On t’a si souvent dit « Sois belle et tais-toi ». Jadis, tu offrais ton corps comme une belle d’une nuit : tes bras, ta forêt, tes minéraux et tes poissons. Et tu ne demandais en retour qu’un petit pain quotidien. Ils ont tant travaillé ceux-là qui t’ont aimée avant nous. Vois-y l’abnégation et la générosité de ceux qui savaient voir loin, de bâtisseurs ayant mis en nous, générations suivantes, l’espoir né de leur sueur et de leurs peines. Ils sont encore là, vieillissants ou déjà partis, mais pas bien loin, leurs os portant nos pas, leur fierté nous houspillant.

 

Ma Gaspésie, l’essentiel de ta force, c’est la vie qui bat sur tes flancs. Mêlant tes eaux à celles de tes voisines, tu baignes dans cette riche culture de sources en ruisseaux, en lacs, en rivières et en fleuve. On te chante, on te danse, on t’écrit, on te célèbre et on t’applaudit. Le vois-tu comme tu es riche de tous tes enfants, jeunes et vieux? Dans chacun d’eux sommeille un artiste. De leurs

 

lèvres jaillissent la poésie et la littérature. Sous leurs pieds dansants tressaille le sol des ancêtres. Leurs musiques et leurs chansons soulèvent et charrient leurs émotions. Les couleurs et les formes font danser leurs pinceaux. Leur rire sonore dissipe la brume et chasse les mauvais esprits.

 

Vois comme tes enfants sont de bons vivants. Et comme ils sont bien en vie aussi.

 

Regarde-les, jouissant des saisons changeantes et capricieuses, marchant sur la grève, courant, pédalant, nageant ou voguant dans tes sentiers et sur tes flots; chaussant skis, patins ou raquettes, les voilà ailés comme Pégase, fracassant la routine et transcendant le quotidien.

 

Sous tes neiges et tes vents, dans tes bourrasques et tes colères, dans tes soleils d’été, tes crépuscules époustouflants et tes chemins de lune sur l’eau, tout comme frissonnant sous une grande marée d’automne, tu tires sur tes déferlantes comme on remonterait sur ses épaules un châle de laine. Ou alors, la belle saison revenue, tu le laisses glisser en dénudant tes chairs à l’heure où les oiseaux de mer te souhaitent la bonne nuit dans le jusant.

 

Ma Gaspésie, tu me séduis jour après jour et tu m’amouraches.