L'énergie créative

MOI, Hormidas Boudreault

Par Jocelyne Arsenault

 

Cet homme avait besoin de parler, j’ai écouté.

–              J’té pas su a mappe

Ses premières paroles. Je n’ai pas compris du premier coup. En Gaspésie, on parle pas toute pareil. Je viens de Bonaventure, ici à Grande-Rivière  je suis ailleurs, je suis habituée, j’ai demandé sans paraître surprise :

–              Qu’est-ce que vous voulez dire par là?

–              J’té pas su a mappe. Personne m’a jamais appelé par mon nom. Quand chu né, on me l’a conté, ma mère a envoyé le voisin me faire baptiser, elle était pas assez forte. Le voisin a dit à elle : o.k, à condition qui s’appelle Hormidas comme moé. Ma mère voulait pas, appelle-lé comme tu voudras mais pas Hormidas. Je suis revenu de l’église avec c’nom là. Ma mère était choquée,  a dit : on va l’appeler Ti-Ploc. J’ai jamais eu d’autre nom. Je réponds à Ti-Ploc comme un chien. Je vous dis, d’mandez pas Hormidas Boudreault si vous v’nez dans le rang 40 du chemin du Moulin à Grande-Rivière.

 

Un homme vient de l’autre bord du chemin, Hormidas le renvoie poliment.

–              C’t’un écornifleux, y a vu vot’ pick-up dans cour, y’é v’nu voir, c’t’un écornifleux, icitte tout le monde veule toute savoir

Je lui ai donné un sac de biscuits aux raisins et à la farine d’avoine.

–              C’est pour vous remercier de me recevoir, c’est moi qui les a faites.

–              Merci, j’aime ça ces biscuits-là

Il a repris :

–              J’ai eu peur toute ma vie, y fallé tout le temps que je dorme entre mes deux frères, tout le monde se moqué de moi, une gêne, un traumatisme, une torpeur. C’est comme quec’chose que j’aurais eu en dedans de moi à naissance.

–              J’voyais pas grand monde, à 8 ans j’avais des dartres dans face, la face toute rouge. Ma grande sœur a amené une amie à la maison, elle a d’mandé à ma soeur : -c’est qui lui? en me pointant, ma sœur a dit à elle : -lui? je l’connais pas. Ça m’a fait d’la peine. La semaine d’après, le curé est venu chez nous, chu allé me cacher, j’ai pensé que j’étais trop laid.

–              J’aime les animaux. J’étais jeune, la première journée que j’ai travaillé dans l’bois avec Moreau, son cheval était plein de sang, y frappé  avec un morceau de bois dans face du cheval. Moreau disait qu’y fallé qu’ça sorte le bois. J’ai été voir le foreman, j’ai dit à lui : – j’m’en va, j’veux pas travailler avec lui.

–              Chu pas allé à l’école longtemps.

C’est Hormidas qui choisissait ses sujets, comme ça venait. Je ne posais pas trop de questions, j’étais là pour écouter et j’écrivais tout ce qu’il me disait, il regardait tout ce que j’écrivais. Je lui demandais des fois de me laisser un peu de temps pour écrire. Ces silences étaient précieux, presque religieux, ça m’aidait à avaler ce qu’il me disait. Il devait penser à son prochain sujet. Je me souviens que tout lui venait facilement. Il me dit avoir beaucoup de mémoire, que ça pouvait être un problème des fois.

–              Non, chu pas allé à l’école longtemps. Les quatre maîtresses, y criaient fort tout l’temps, y nous mettaient à genoux les bras croisés pour rien, y nous frappaient pour rien. On voyait du sang des élèves battus dans l’plancher. Plus tard j’ai dit à Agathe Landry : -vous vous avez moqué de moi en masse hein! Les frères, y m’ont affligé, j’voudrais pas insister là-dessus.

Je n’ai pas insisté.

Il m’a parlé ensuite d’une fille illégitime, une erreur de jeunesse. Il a essayé de s’en occuper comme il a pu.

–              J’ai tombé en amour avec Nicole ma voisine.  J’pensais pas qu’on pouvait être si heureux, c’était le paradis, le plus bel été d’ma vie. Pour une fois que j’étais heureux. On a décidé de se marier. Mais sa mère voulait coucher avec moi. C’était pas possible. Sa mère a dit à moi: -Si tu te maries, j’veux pu jamais t’voir la face icitte. Nicole a obéi à sa mère, Nicole a faite son choix. J’ai vu Nicole des années après, elle était malade. Elle est morte y a 3 jours.

 

–              J’té pas tuable. J’ai eu un gros accident dans l’bois, le bras presque coupé au complet à scie mécanique, (il me montre ses  longues cicatrices). Une autre fois, j’té en boisson, à grande vitesse j’ai passé par-dessus le pont d’la rivière, un oiseau à la vole qu’on appelé ça,  j’avé toute la face arrachée. Mon beau-frère lui, a eu la tête coupée. C’était en 1979, dans c’temps-là, pas de ceinture hein! Ma sœur a dit à moi : – Sens-toi pas coupable Ti-Ploc, je sais que c’est lui qui t’a fait boire. C’était de ma faute, j’avais juste à pas boire.

Hermidas a continué à raconter et moi j’ai continué à écrire encore et encore d’autres histoires que je n’aurais jamais pu imaginer.

–              Êtes-vous fatigué monsieur Boudreault ? moi un peu.

Il a terminé ainsi :

–              Je voulé juste que quelqu’un savé ça

–              Voulez-vous que je revienne?

–              Oui, des histoires, j’en ai plein d’autres à raconter.

–              Je vous remercie monsieur Hormidas Boudreault, je vais revenir.

J’ai pris mon pick-up, roulé jusqu’à Percé, j’étais chavirée. Misère de misère! Pour m’apaiser : le bleu du ciel,  le calme de  la mer, quelques fous de bassan égarés, la route presque déserte.  Je reviendrai,  ces histoires-là m’intéressent, des histoires de chez-nous, de ma Gaspésie. Nous avons tous une histoire à raconter.